Jacques Vergès sur la Côte d'Ivoire: «Nous allons porter plainte la semaine prochaine en France pour crimes contre l'humanité»

Publié le par revuedepressecigbagbo.over-blog.com

Créé le 20.04.11 à 15h52 -- Mis à jour le 20.04.11 à 16h00

Jacques Vergès, Roland Dumas et Laurent Gbagbo (de gauche à droite) au palais présidentiel d'Abidjan, jeudi 30 décembre 2010

Jacques Vergès, Roland Dumas et Laurent Gbagbo (de gauche à droite) au palais présidentiel d'Abidjan, jeudi 30 décembre 2010 REUTERS/Luc Gnago

 

INTERVIEW – Jacques Vergès fait partie du collectif d'avocats chargés de défendre le président ivoirien sortant Laurent Gbagbo, arrêté le 11 avril. Il révèle que le collectif va défendre des familles de victimes des massacres de Duékoué et, dans ce cadre, porter plainte la semaine prochaine en France pour crimes contre l'humanité. Il affirme également que le collectif a exclu mardi Me Collard. L'intéressé a démenti auprès de 20 Minutes, tout en décidant dans la foulée de se retirer du collectif.

 

Laurent Gbagbo est actuellement en résidence surveillée. Avez-vous des contacts avec lui?

Non, on n’a aucun contact et on ne sait pas où il est. On craint le pire. Surtout, il n’a pas de statut juridique : d’habitude, ou on est gardé à vue, ou on est inculpé, ce qui donne droit à des avocats, et là ce n’est pas le cas. C’est un no man’s land juridique. On ne sait pas à qui s’adresser pour avoir accès à lui. J’attends que le gouvernement Ouattara nous dise quel est le statut de Gbagbo.

 

Justement, Me Collard, lui aussi membre du collectif, a adressé une demande au président Alassane Ouattara pour l’autoriser à voir Laurent Gbagbo. Vous avez dénoncé cette initiative. Pourquoi?

 

A la suite de cette initiative, le collectif s’est réuni au complet mardi et a décidé à l’unanimité d’exclure Collard. Et ce pour trois raisons: d’abord parce que la lettre qu’il a adressée à Ouattara avait un ton très obséquieux, ce qui était une espèce de reniement. Ensuite parce que la démarche juridique est absurde et nulle: nous n’avons pas à demander à Ouattara un permis de visite. Si demain vous avez un ami en garde à vue, vous n’allez pas demander à Sarkozy un permis de visite! Enfin, à cause de l’indélicatesse du procédé, puisqu’il a écrit sa lettre en notre nom sans nous prévenir.

 

Vous êtes-vous expliqué avec Me Collard?

 

Non, ce n’est même pas la peine. Je n’ai pas besoin d’explications.

[Me Collard, que nous avons contacté, a démenti avoir été exclu du collectif, et jugé cette querelle «démodée et déplacée compte tenu des enjeux». Peu après, Alain Toussaint, représentant de Gbagbo en France et initiateur de ce collectif, nous a déclaré que Me Collard s’en retirait «compte-tenu des difficultés rencontrées avec Me Vergès» mais qu’il «continuerait à assurer la défense du couple Gbagbo et de leur fille» parallèlement au collectif. Un avocat ivoirien sera chargé de coordonner les actions des différents avocats.]

 

Avant d’être l’avocat de Gbagbo, vous étiez celui d’Ouattara…

 

Oui, j’étais son avocat quand [l’ex-président ivoirien] Henri Konan Bédié contestait sa nationalité. Celui qui m’a présenté Gbagbo, c’est Ouattara, il y a une quinzaine d’années, dans sa villa à Abidjan. A ce moment-là, Gbagbo soutenait Ouattara contre Konan-Bédié.

 

Le fait que vous l’ayez défendu auparavant vous est-il utile, d’une façon ou d’une autre, dans la défense de Gbagbo aujourd’hui?

 

Ça me permet d’anticiper ses réactions, et d’avoir une opinion sur lui qui ne soit pas schématique. Je ne l’attaque pas personnellement et ne lui fais pas un procès d’intention. Par exemple, je voudrais connaître son rôle dans le massacre de Duékoué, commis par des gens qui le soutiennent [au moins 330 personnes ont été massacrées dans cette ville entre le 27 et le 29 mars, selon l'Onuci, qui a accusé les forces pro-Ouattara d'être coupables de «la plupart» de ces crimes]. Je pense qu’il a droit à la présomption d’innocence, qu’il n’a pas donné l’ordre, mais qu’il l’a couvert. Ouattara est l’otage de bandes armées.

 

Vous avez dit début avril que vous comptiez porter plainte en France pour crimes contre l’humanité, mais vous avez reconnu que «pour l’instant, [vous n’aviez] pas d’élément». Qu’en est-il?

 

Nous avons des éléments. Le collectif a décidé mardi de porter plainte en France la semaine prochaine contre X pour crimes contre l’humanité, visant les forces rebelles et certains éléments de la force Licorne. Le collectif le fait dans le cadre de la défense d’une douzaine de familles de victimes des massacres de Duékoué. Le lien [permettant juridiquement de déposer cette plainte en France], c’est le fait que le chef de ces bandes, en tout cas le chef nominal, a une villa à Mougins et un appartement dans le 16e arrondissement à Paris, et que, d’autre part, les responsables de la force Licorne ont leur domicile en France. Le collectif, qui compte neuf membres mais devrait s’élargir, m’a chargé de rédiger cette plainte. Nous posons la question: qu’est-ce que la France [appelée à l’aide par l’Onuci] a fait pour protéger la population de Duékoué? L’objectif de notre plainte est de clarifier ce qui s’est passé, obtenir des sanctions et dédommager les familles des victimes.

 

Comment ces familles sont-elles venues jusqu’à vous?

 

(Il sourit) Oh, je ne vais pas les dénoncer… Mais on dispose de dizaines de documents fournis par nos correspondants sur place : témoignages des parents des victimes, des photos, des dates, des lieux… Et ça arrive tous les jours.

Recueilli par Faustine Vincent
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